Éric, je suis sous le charme : t'as réussi un exploit dont la grandeur est à la hauteur de l'humilité qui l'anime, à savoir à donner voix aux choses, extérieures ou non, aux sentiments, au corps, à l'être, SANS le "je" sujet ! C'est comme dans un exercice bouddhique, le "moi" est absent... complètement anonymisé, et pourtant, l'homme est tellement présent ! Avec tout son contenu, y compris sensuel et sentimental, mais comme dépersonnalisé, expurgé du "lyrisme"... Les distiques s'apprêtent très bien à cette expérience comme d'une traversée de la paroi qui sépare le "moi" et le "monde" ; on sent le poète s'avancer en zigzagant perpétuellement entre les 2 côtés du miroir, pour ne laisser que les traces parallèles de la double image qui passe derrière lui... ou le devance !... Et un dialogue subtil naît de là, une osmose corporelle où solitude et solidarité se côtoient, l'individu et le monde s'appartiennent mutuellement. Les mots mêmes, dans leur banalité, dans leur immédiateté, tendent à gagner la consistance des choses rugueuses de l'hiver, on sent la Marne, les berges désertes, les rues, les gens qui parlent sans se parler... ce sont presque des couleurs, c'est décharné et pourtant très plastique. C'est l'aveu réussi d'une "démocratisation" de la parole poétique : sans céder en rien au "style bas", les phrases du poète font elles aussi partie d'un tout impersonnel, du bien commun du langage : « Elles viennent de toi / de nous / Dites par un autre / ou non / Elles ont des millions / d'auteurs ». Et pourtant un souffle discret anime tout ceci : « Mais l'esprit / n'a pas de fin / C'est l'espoir ». Trois fois bravo ! Je suis heureuse d'avoir pu lire ce recueil...
(Dana Shishmanian, samedi 13 juin 2009).
(Dana Shishmanian, samedi 13 juin 2009).