C
ontrairement à ce qu’affirmait François Mitterrand
en 1994, la France, qui entretenait une coopération militaire très étroite avec le Rwanda,
était bien au courant des dangereuses dérives à tendance génocidaire du régime du président Habyarimana.
Des documents publiés ce lundi par Le Monde apportent de nouvelles preuves.
Mais au lendemain de ces révélations, le silence est assez assourdissant, sur le plan tant médiatique que politique.
Le Figaro n’a
publié qu’une brève sur le sujet,
et Libération y consacre un article de longueur moyenne dans lequel le socialiste Paul Quilès, qui
avait en 1998 dirigé une mission
parlementaire d’information sur
ce sujet, ironise : « Il n’y a rien de
nouveau dans ces documents.
C’est la vieille thèse de Mitterrand complice du génocide !
Pourquoi dans ce cas la France
aurait-elle pesé en faveur des accords d’Arusha ? »
A l’origine de la publication de
ces archives de l’Elysée, les avocats de survivants du génocide
rwandais réclament maintenant
que la justice auditionne les anciensministres des Affaires étrangères et de la Défense, Alain Juppé et Pierre Joxe, mais aussi l’ancien secrétaire général de l’Elysée sous François Mitterrand,
Hubert Védrine.
Nous avons tenté d’obtenir
leurréaction, envain.
Pas decommentaire.
Chez Pierre Joxe, on
prend la peine de nous renvoyer
à sa communication du 9 juin
1998 devant la mission parlementaire.
Et au bureau de Hubert Védrine, qui vient d’accepter une
mission pour le président Sarkozy, on évoque un agenda très
chargé.
Quant à Pierre Péan qui,
dans son récent ouvrage Noires
fureurs, blancs menteurs, Rwanda 1990-1994, avait défendu le
rôle de la France à cette époque,
il nous a répondu « n’avoir aucun commentaire à faire.
Je me
suis pris assez de tartes sur la figure, je laisse maintenant lespolitiques répondre… »
Une question a cependant été
posée mardi pendant le point de
presse quotidien organisé par le
Quai d’Orsay.
Le porte-parole
des Affaires étrangères françaises y a répondu de façon laconique : « Nous avons pris connaissance de l’article du “Monde” faisantétat de documents officielsrelatifs à la politique de la France
au Rwanda, entre 1990 et 1999.
Nous n’avonspas euaccès auxdocuments auxquels il se réfère.
Je
n’ai pas de commentaire à faire
sur leur contenu ou sur l’interprétationquia été donnéeparle journal.
Pour le reste, tout ce qui concerne les procédures judiciaires
ne peut faire l’objet de commentaires de notre part.
Il y a eu une
commission parlementaire présidée par M.
Quilès qui a rédigé un
rapport.
Nous avons donné dans
ce cadre l’ensemble des précisions
demandées.
Je vous invite à consulter ce rapport.
» Circulez, y a
rien à voir… ■ VÉRONIQUE KIESEL
P.
18 L’ÉDITO
Lewis Libby, alias « Scooter » (celui qui court), ancien conseiller républicain,
échappe à la prison.
George
Bush lui a accordé lundi une grâce partielle dans une affaire de
faux témoignage et d’obstruction à la justice, pour laquelle il a
été condamné à trente mois
d’emprisonnement en mars dernier.
Cette grâce présidentielle
intervient quelques heures
après que la Cour d’appel fédérale a rejeté à l’unanimité la demande de report de peine de prison de M.
Libby.
« Scooter » écope donc d’une amende fixée à
250.
000 dollars et d’une mise à
l’épreuve de deux ans.
L’homme de l’ombre était conseiller à Washington depuis l’entrée en fonction de George W.
Bush en 2000.
Il est surtout connu pour avoir été un ardent défenseur de la thèse affirmant
l’existence d’armes de destruction massive en Irak, prétexte à
l’intervention américaine.
L’ancien conseiller de George
W.
Bush et de Dick Cheney avait
voulu jeter le discrédit sur l’ambassadeur JosephWilson, quiaccusait l’administration Bush
d’avoir exagéré la menace que représentait le régime de Saddam
Hussein.
Il aurait délibérément
confié à des journalistes en
juillet 2003 que Valérie Plame,
laconjointede cedernier, travaillait pour la CIA.
Inculpé en octobre 2005 après une enquête du
FBI qui enquêtait sur cette fuite,
M.
Libby avait dû démissionner.
Les démocrates ont condamné ce geste, qui bafoue le principe d’égalité devant la justice.
Le
président Bush plaide quant à
lui que le coupable ne s’en sort
pas indemne, il restera d’ailleurs
sous surveillance.
« Scooter » était « l’homme
passe-murailles, toujours présent en coulisses » décrit le journaliste Bob Woodward, dans
sonlivre sur l’entréedans la guerre en Irak, intitulé Plan d’attaque.
Déconsidéré, certes, mais libre, « Scooter » court toujours.
■ C.
G.
(st.
) et afp
Al’heure de présenter ce dimanche à Kiev son troisième rapport à l’assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), la présidente
du Sénat Anne-Marie Lizin, rapporteuse spéciale sur Guantánamo, a rappelé les chiffres de la
Défense américaine : 375 à 380
détenus demeurent aujourd’hui
dans la base cubaine, dont une
centaine de Yéménites ou déclarés tels, nombre d’Afghans, de
Saoudiens, au moins un Russe
musulman « tchétchène », deux
ressortissants du Bahreïn, plus
de vingt Chinois, des Ouzbeks…
Dans l’optique de la nécessaire
fermeture de Guantánamo, quel
sort sera réservé à ces détenus ?
Pour autant que des procédures
juridiques honorables puissent
être mises sur pied, il est probable qu’unepartconséquente d’entre eux n’ait jamais à connaître
de procès civil ou militaire, faute
de charges suffisantes.
Même en
suivant une ligne purement utilitaire, guidée par le seul renseignement militaire et dépourvue
de toute considération humanitaire, parmi les détenus actuels,
seuls 115 sont toujours soumis à
des « interrogatoires réguliers ».
80 sont dès à présent considérés
comme « non dangereux » par
le Pentagone, dont 25 libérables
immédiatement.
Où est le problème ? Il est double, et doublement américain.
Washington affirme que parmi
les détenus libérés ces dernières
années au terme d’arrangements
bilatéraux divers, 29 ont été repris sur l’un ou l’autre théâtre de
la « guerre au terrorisme ».
Washington ne veut pas que ces
cas se multiplient et conditionne
d’autres libérations à la garantie
que les ex-détenus ne reviennent
plus en zone de combat.
Des Ouïgours en Albanie
Le problème se complique encore lorsque Washington fait mine de respecter le droit humanitaire : il faut compter parmi les
détenus de Guantánamo un
nombre indéterminé d’Ouïgours
chinois que Pékin souhaiterait
pouvoir incarcérer, mais Washington se refuse à les transférer à
la Chine pour raison… humanitaire.
C’est vers l’Albanie que
cinq de ces Ouïgours vont s’envoler et trouver asile politique.
Quant aux Yéménites, Mme
Lizin
évoque la réticence des Américainsen regard des standards nationaux de détention ; la Russie
s’irrite de la non-déportation
d’au moins un Russe – Tchétchène, sans doute – ; etc.
Partant du point de vue que le
continent européen, même s’il
n’est pas a priori concerné, pourrait participer à une résolution
partielle du problème, la rapporteuse belge a sondé les pays d’Europe sur leur capacité éventuelle
à accueillir d’anciens détenus de
« Gitmo » sur leur territoire, même s’ils ne sont pas nationaux.
Peut-être l’exemple albanais ferait-il des émules ?
Sans surprise, nombre d’Etats
ont formulé une réponse qui,
pour l’essentiel, peut être synthétisée par la réponse allemande :
« L’accueil des détenus incombe
en premier lieu aux États desquels ils sont ressortissants.
Pour autant qu’un accueil des intéressés ne soit pas possible dans
leur pays d’origine, la responsabilité humanitaireà résoudre cette situation, créée finalement
par l’emprisonnement de ces personnes, reste [du ressort des]
Etats-Unis.
» D’autres États –
Chypre, Kirghizstan, Géorgie –
ont répondu qu’ils n’avaient simplement pas la capacité d’accueillir pareils ex-détenus.
Plus simple encore : La Belgique n’a pas
répondu à Mme
Lizin.
■
ALAIN LALLEMAND
Procès Rwanda : le verdict attendu ce mercredi
Yuriko Koike, conseillère pour la sécurité nationale,
la « Condoleezza Rice nippone », a été nommée
mardi ministre de la Défense au Japon, après la
démission de son prédécesseur Fumio Kyuma.
PH.
AP.
Vingt-trois questions.
Vingt-trois
interrogations qui vont déterminer le sort de Bernard Ntuyahaga.
Dès ce mercredi matin devant la cour d’assises de Bruxelles, au terme de dix semaines de
débats, l’accusé aura la parole
pour dire un dernier mot à propos des faits qui lui sont reprochés.
Ensuite, les douze jurés se
retireront pour délibérer sur son
éventuelle culpabilité.
L’ex-major des Forces armées
rwandaises a-t-il commis un homicide intentionnel contre les
dix paracommandos belges à Kigali le 7 avril 1994 ? A-t-il également participé à l’assassinat de
la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, le même jour ?
D’autres questions portent sur
cinq autres personnes,et leurs familles, assassinées à Kigali entre
le 6 et le 12 avril 1994, sur un
nombre indéterminé de meurtres à Kigali entre le 6 avril et le 6
juin, puis d’autres meurtres à Butare, entre le 6 juin et le 5 juillet
1994.
Enfin, les jurés devront aussi se
prononcer sur des tentatives de
meurtre, à Kigali et à Butare, pendant la période noire du génocide rwandais.
A l’audience de mardi, Me
Eric
Gillet a demandé d’ajouter une
question spécifique sur la mort
d’Ignace Magorane, un proche
conseiller de la Première ministre, assassiné en même temps
qu’elle.
Mais la Cour s’est refusée
à tout ajout de question.
Auparavant, avocats et procureur ont échangé leurs derniers
arguments.
Au cours de ces répliques, seul Me
Xavier Magnée est
intervenu pour les parties civiles.
« Nous avions espéré autre chose
de la part de la défense : un aveu,
au moins un remords, peut-être
un regret.
En niant l’évidence,
vous avez ajouté l’insulte à la blessure.
»
Le procureur fédéral Philippe
Meire a encoremartelé sa conviction de culpabilité de l’accusé.
« Bernard Ntuyahaga n’avouera
cependant jamais, car c’est son
système de défense.
A ses yeux, il
n’a agi que pour la bonne cause
en contribuant à l’assassinat des
casquesbleus et de la Première ministre.
Il a participé, provoqué,
donné l’ordre de tuer des “cafards” et des “sous-hommes”.
Dans son esprit, il a fait œuvre de
salubrité publique.
»
Pour conclure ce débat, Me
Luc
De Temmerman, avocat de la défense, a répété son sentiment
que la décision du jury serait politique.
« C’est du vent, du vent et encore
du vent », a répliqué le procureur
fédéral.
« La condamnation n’est
pas obligatoire sur le plan politique.
Elle l’est, par contre, sur le
plan juridique.
» J.
-P.
B.
(avec b)
SILENCE ASSOURDISSANT dans la classe politique après
la publication par « Le Monde » de documents éclairants.
Grâce partielle
pour Lewis Libby
BREF
Faut-il aider Bush
à vider Guantánamo ?
La France impliquée ? No comment
USA / Bush épargne l’ancien conseiller
lemonde
AFGHANISTAN
Plusieurs dizaines
de talibans tués dans le Sud
Trente-trois insurgés présumés
ont été tués et un soldat de
l’Otan blessé depuis lundi dans
des combats dans un district de
la province de Kandahar, berceau du mouvement des talibans, dans le sud de l’Afghanistan, ont affirmé mardi des sources officielles.
Des violents combats font rage depuis des semaines dans le sud de l’Afghanistan, causant officiellement la
mort de centaines de talibans
maisentraînant aussi des « dommages collatéraux » – victimes
civiles – importants, selon les
autorités locales.
(afp)
PAKISTAN
Emeute devant la Mosquée
rouge à Islamabad
Le gouvernement pakistanais a
instauré un couvre-feu mardi
soir autour de la mosquée protaliban d Islamabad où 12 personnesont ététuées et140 blessées dans des heurts entre forces de l ordre et étudiants, a annoncé le vice-ministre de l Intérieur Zafar Warriach.
Des étudiants armés de Kalachnikovs
ont échangé des tirs avec l armée et la police pendant plus
de quatre heures.
Ces violences
surviennent après des mois de
tension à la Mosquée Rouge qui
avait défié l autorité du président pakistanais Pervez Musharraf en enlevant plusieurs civils
chinois et pakistanais.
(afp)
Droit international / Troisième rapport Lizin à l’OSCE
Rwanda / Après les révélations sur les relations Paris-Kigali dans les années 90
MANIFESTATION DEVANT L’AMBASSADE de France à Kigali, en novembre dernier : face aux nouvelles révélations, la tonalité générale est… au silence.
PHOTO JOSÉ CENDON/AFP.
À 56 ANS, Lewis Libby, ancien architecte de la Sécurité nationale américaine, échappe aux verrous.
PH.
AP.
Le Soir Mercredi 4 juillet 2007
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