La Vengeance de Mahir
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LA VENGEANCE DE MAHIR C'était à une époque où, comme dans celles qui la précédèrent ou la suivirent, les hommes, partout, se faisaient la guerre. Sept siècles après la mort du Prophète, le rêve d'unité de ses descendants ne s'était toujours pas réalisé. La terre, à cette époque, était encore plate ; vue du ciel, elle ressemblait à un vaste champ parsemé ça et là de fourmilières qui s'affrontaient en des combats incessants. Au milieu de ce chaos, les anges qui habitent le ciel pouvaient distinguer un trait, un chemin grouillant d'insectes, une ligne très fine, barrant le sud de l'Asie du levant au couchant, semblable à ces colonnes de fourmis qui se constituent pour acheminer jusqu'au fond de leur terrier les myriades de bouchées que leur prodigue une source de nourriture. Cette ligne, reliant les forêts de Thrace aux sommets de l'Hindou-kouch, était nommée «Route de la Soie». Toutes les races, toutes les religions, toutes les langues s'y côtoyaient : Chameliers d'Arabie, bijoutiers syriens, tisserands juifs, orfèvres égyptiens, ouvriers et mercenaires venus de Palestine, d'Arménie, de Grèce ou d'Anatolie, soldats déchus du pays des Francs, négociants indiens, drapiers chinois. . . , elle était le lieu de rencontre de toutes les cultures et civilisations écloses dans le vieux monde. Elle s'était formée, petit à petit, au cours des époques précédentes, quand les riches potentats de la vieille Europe découvrirent cette étoffe aux reflets magiques, dont le secret de fabrication, jalousement gardé, demeura pendant des siècles l'exclusive propriété des gouvernants de l'Empire du Milieu. Les seigneurs féodaux, les princes et les rois qui régnaient sur les terres du ponant étaient loin de s'imaginer que la soie de leurs surplis et des robes de leurs courtisanes avait été filée par des petits vers avant d'être tissée par les mains expertes de milliers d'ouvrières aux yeux noirs en amande et au teint de cuivre. La soie, la principale matière qu'on véhiculait sur cette route, et dont elle tirait son nom, n'était cependant pas le seul produit qu'on y voyait circuler. Toutes les richesses d'Orient et d'Occident : or, vaisselle, café, opium, armes, thé, pierres précieuses, sel, épices. . . garnissaient les sacs, les bourses et les coffres, attachés aux flancs des chameaux ou charriés par les attelages tirés par des bœufs ou des chevaux. Plus qu'une simple voie de communication, la Route de la Soie formait un pays, au peuple très disparate. On y naissait, on y mourrait, et souvent on y passait tout le temps de sa vie. Pour beaucoup de nomades qui la parcouraient, que leurs cheveux fussent blonds comme le blé ou noirs de jais, lisses ou crépus ; que leur peau fût claire ou sombre, qu'ils parlassent l'arabe, l'hébreux, les langues des plaines d'Asie, celles de l'Altaï, des Francs ou des Grecs, les notions de racines et d'attachement à un lieu de naissance ne signifiaient pas grand chose ; si on leur avait demandé de situer leur pays, la plupart auraient répondu qu'ils étaient de la Route, celle qu'on parcourt en voyant chaque jour une fois le soleil devant soi ; le matin quand il se lève ; ou le soir quand il se couche. Mahir faisait partie de ce peuple. Davantage encore que tous les autres hommes, voyageurs et sédentaires, qui le constituaient. Né d'un père turc, d'une mère arménienne, ayant une grand-mère juive et l'autre franque, il avait été abandonné sur la route, alors qu'il n'était qu'un nouveauné ; comme Moïse sur les eaux du Nil, dans un berceau en osier, juste avant le passage d'une caravane de chameliers. Sa mère, pourchassée par une horde de bandits qui venaient d'assassiner son mari, ne trouva d'autre solution, juste avant de se faire rejoindre par ses poursuivants, et d'être enlevée, puis réduite en esclavage et vendue sur la côte du Yémen, que de confier son enfant au peuple de la Route. Mahir fut adopté par Abdullah, le chef de la caravane ; et élevé par Nour, sa première femme. Il vécut une enfance heureuse, passée à parcourir le grand fleuve humain au gré de ses courants. Au fil des années se révéla chez lui un charme et une autorité qui surprirent ses parents adoptifs. Sans être exceptionnellement beau, il possédait cependant le don de plaire. La fluidité de ses gestes, l'élégance de