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M.Livres 01 08 08

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Format : Journaux
Catégorie : Culture
Langage : Français
4 pages
Publiée le 1 Août 2008
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CAHIER DU « MONDE » DATÉ VENDREDI 1er AOÛT 2008, NO 19755. NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT LOUFOQUE, provovant, iconoclaste… Les adjectifs se multiplient pour tenter de qualifier Le Tutu, chef-d’œuvre anonyme du XIXe siècle signé d’une mystérieuse Princesse Sapho, roman de mœurs où s’agitent des personnages monstrueusement extravagants. Tel le héros, Mauri de Noirof. Après avoir épousé une riche héritière obèse et alcoolique, il engrosse une femme à deux têtes qui officie dans un cirque. Sans renoncer à ses errances parisiennes, devenu père d’un fils à quatre têtes et huit bras qu’il allaite, Mauri met au point un procédé de train à grande vitesse. Grâce à quoi il devient député puis ministre de la justice, tout en s’adonnant avec sa mère à des festins de résidus humains au cours desquels il lui lit les Chants de Maldoror. Avant de parvenir avec elle à la « la grande orgie impossible à Dieu »… Texte sulfureux, objet littéraire non identifié (OLNI) au destin chaotique, roman précurseur qui annonce Alfred Jarry, les dadaïstes et le surréalisme, Le Tutu fut publié en 1891 et passa totalement inaperçu de ses contemporains. Et pour cause. Son éditeur, Léon Genonceaux – qui venait de publier coup sur coup Les Chants de Maldoror, de Lautréamont (1890) et Reliquaires, de Rimbaud (1891) – était un homme aux abois. Poursuivi par la police et les créanciers, il se réfugia en Belgique avant même que Le Tutu ne fût diffusé. Tombé dans l’oubli, Pascal Pia le redécouvre « par hasard » en 1966, ainsi qu’il le raconte dans un article de La Quinzaine littéraire. Il tenta alors de faire rééditer ce livre dont seulement cinq exemplaires de l’édition originale subsistent dans des collections particulières. En vain. Finalement, c’est en 1991, cent ans après sa parution, que les éditions Tristam le publièrent. La même maison en propose aujourd’hui une nouvelle édition accompagnée d’un long extrait de l’article de Pascal Pia, d’un texte inédit de Julian Rios ainsi que l’enquête menée par Jean-Jacques Lefrère, grand spécialiste de Lautréamont et de Rimbaud pour démasquer son auteur. Pas plus que d’autres exégètes avant lui, il n’est parvenu à l’identifier. Son enquête passionnante a notamment le mérite de démonter la thèse de Pia selon laquelle Léon Genonceaux serait l’auteur du Tutu. Elle ouvre surtout de nouvelles pistes. Mais Le Tutu, sous ses volants extravagants, peut bien garder tout son mystère. . . pour le plus grand bonheur des amateurs d’ « aérolithes » littéraires. a Christine Rousseau Le Tutu, mœurs fin de siècle, de Princesse Sapho, Tristam, 242 p. , 23 ¤. Le créateur de Maigret a aussi écrit des reportages au long cours où l’énergie du regard compense le penchant à la misanthropie O n associe rarement le sentiment de rage et l’activité du voyage. Au contraire, la découverte de l’ailleurs appelle une attitude d’ouverture, de curiosité, et même de générosité. Qui oserait contester le respect que l’on doit à l’autre, au différent ? Et l’exotisme n’est-il pas le meilleurremèdeàl’ennuimétaphysiquequisuintedesquatremursde la chambre où nous n’en pouvons plus de rester ? « S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant ! », clamait Saint-JohnPerse… Ausièclequidevintceluidutourisme-roi et qui vit se généraliser les déplacements en tous sens – du moins pour une minuscule fraction de l’humanité –, un homme incarna cette rage et consigna sa mauvaise humeur planétaire : Georges Simenon. Ainsi, un jour, au début de l’année 1935, le créateur de Maigret débarqua à Tahiti. Il allait y séjourner deux mois. Largement de quoi s’imprégner, dira-t-on, de cette autre réalité… Eh bien, qu’écrit-il au retour, dans son reportage, « A l’ombre des méridiens » ? « Ce qu’il y a d’extraordinaire ici, ce ne sont pas les cascades et les clairs de lune sur les plages. Ce qu’il y a d’extraordinaire,d’inouï,c’estjustementl’absence d’exotisme, c’est une atmosphère douce et molle de France, tellementde Francequ’aprèsquelques heures on oublie les paréos et les requins du lagon (…). Les petites maisons blotties dans les cocotiers pourraient pousser au bord de la Marne ou de la Sèvre. » Mais au détour d’une phrase, la pensée pointe derrière la provocation : « Un vieux peuple qui se laissait vivre a été visité par un autre vieux peuple et on jurerait qu’ils se sont entendus pour finir leurs jours dansunefoirejoyeuse. »Desillustrations d’une telle détestation de l’ailleursdoubléed’un pessimisme fondamental sur l’exportation des vertusoul’échangeéclairédescivilisations, on en lit des dizaines dans l’anthologie fort bien commentée que Benoît Denis consacre aux reportages del’écrivain. C’estd’une périodebien délimitéedelaviedeSimenonqu’ils’agit. 1928 : début des voyages, avec son épouse Tigy, sa secrétaire Boule et son chien Olaf, sur les canaux de France à bord du Ginette, puis, à partirdel’annéesuivante,surL’Ostrogoth,enBelgique,auxPays-Bas, en Allemagne. 1931-1935 : période des grands voyages, d’abord en Afrique, puis « au chevet de l’Europe malade » et en URSS ; rencontre avec Trotski sur l’île de Prinkipo en mer de Marmara ; 1934 : La Méditerranée en goélette et, à la fin de l’année, départ pour un « tour du monde en 155 jours » – New York,Panama,îlesGalapagos,Australie, puis retour par l’océan Indien,Bombay, Ceylan… Après la guerre, en 1945-1946, vraie découverte de l’Amérique. « De la Méditerranée aux mers de Chine, la partie n’est-elle pas engagée qui met un point final à l’ère de l’exotisme ? », écrit-il en 1939. Tous ces voyages donnent donc lieu à de longs reportages publiés dans les journaux et magazine de l’époque:Marianne,Voilà,Le Jour, France-Soir… Puis c’en est fini. Après, les déménagements suffiront àtraduire le malaise, l’insatisfaction casanière de l’homme à la pipe. Beaucoup plus tard, viendront ces aveux : « Tous mes départs ont été des fuites. » « Quelle était notre destination ? Où allionsnous ?Partout. Nullepart. »Etsurtout, ce propos assez vertigineux si l’on y réfléchit un instant : « Je ne cherchais pas la différence, mais au contrairela similitude. » Lanotedominante,simple,accablante,decestristeschantsdel’impossibleailleursquesontlesreportagesdeSimenonestdonccelle-ci: « C’estinouïcequetouslespaysseressemblent. » Mais de ce sentiment désastreux qui accompagne le « mauvais journaliste » (il se voit ainsi,contretouteraison)danschacun de ses déplacements, il ne faut pas tirer une conclusion erronée. Simenon, s’il est rageur, colérique, misanthrope,injuste,frisantmême souvent l’ignoble – parfois des accentsàlaCéline–saitadmirablement regarder, entendre, sentir… très important, les odeurs, quand on quitte son cocon familier. En politique,ilestrésolumentélémentaire,d’undiscernement douteux. Pas d’idéologie donc, mais des préjugés à la pelle, sur l’Amérique, sur l’URSS (son anticommunisme est lucide), sur « les Nègres », le colonialisme…Desobsessionsaussi, sur le déclin de la « civilisation latine », sur l’anonymat des foules indistinctes, cette « fermentation à vous soulever le cœur », sur le mensonge (scène formidable dans un bordel d’Istanbul)… Différente de celle des romans, d’une extraordinaire liberté et vélocité, la plume (et l’objectif) de Simenon, ce « fabricant d’instantanés » (comme il se qualifiait) métamorphose la pesanteur et la mauvaise humeur en énergie du regard. Par une porte inattendue – certes pas celle des « bons sentiments » –, l’observation et l’intuition réintroduisent la part d’humanité qui semblait manquer. C’est de « l’homme nu » que parle l’écrivain, admirablement. « En somme, à voyager, on se casse le nez. » Ce pourrait être un constat morose. C’est le début d’une solide et brutale sagesse. a Patrick Kéchichian A compter du 9 août (n˚ 234), Le Monde 2 consacrera durant quatre semaines ses dossiers d’archives à Simenon. Les moralistes par Louis Van Delft page IV Objet Littéraire Non Identifié Vendredi 1er août 2008 Eric Tabarly, dix ans après p. II Villégiature (3/6) : Nicole Caligaris au Caire p. III Portrait (3/6) : Bruno Sagna, responsable de la Bibliothèque nordique p. III « Sans titre » (2000), de Teun Hocks. Torch Gallery, Amsterdam/Galerie Patricia Dorfmann, Paris Georges Simenon, chants tristes de l’impossible ailleurs Georges Simenon. Les Obsessions du voyageur Textes choisis et commentés par Benoît Denis La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, « Voyager avec », 314 p. , 26 ¤.
 

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