1945
Naissance à Nice
(Alpes-Maritimes).
1969
Entrée au barreau
de Paris.
1972
Commis d’office en défense
de Claude Buffet, exécuté
en novembre.
1986
Obtient l’acquittement
de Roger Knobelspiess.
2006
Publie « Eloge de la barbarie
judiciaire » (Odile Jacob,
224 p.
, 21 ¤).
2008
Parution de « Lévy oblige »
(Grasset, 136 p.
, 11,90 ¤).
Quand sa colère
déborde, l’avocat
publie un livre.
Dans le dernier,
il refuse d’être figé
dans une identité
juive.
Une manière
de poursuivre
son combat contre
la victimisation qui
envahit les prétoires
Maître
Décryptages Portrait
PARCOURS
rage
M
ais comment ça
tient, autant de
violence dans
un corps de moineau affamé ?
D’où ça vient,
autant de révolte chez un homme aussi bien né ? Thierry Lévy avait
12 ans, il était collégien à Janson-deSailly à Paris.
De retour de son cours de
latin, où il venait de se faire traiter de
« sale juif » par un de ses condisciples,
il s’était enquis auprès de son père de ce
qu’il devait faire.
« Cogne ! », s’était-il
entendu répondre.
L’injonction paternelle lui est devenue viatique.
Thierry
Lévy cogne.
Oh ! ses poignets sont frêles, ses mains délicates et ses ongles soignés.
Mais cela va faire quarante ans
que, sous sa robe d’avocat, il boxe avec
les mots.
Quand il entre dans un prétoire, le
froid se fait aussitôt.
Sa courtoisie tient
à distance, son exigence impressionne,
sa rage trouble et inquiète.
Là où
d’autres sollicitent la bienveillance,
recherchent la séduction, Thierry Lévy
se met en charge d’hostilité.
Plus celle
de son auditoire est grande, plus elle
l’encourage.
Au Palais de justice de
Paris et dans la plupart des tribunaux
du pays, son nom est réputé, mais l’homme reste à part.
« Un seigneur », disent
ceux qui l’admirent.
« Un sectaire »,
soufflent ceux, plus nombreux, qui ne
l’apprécient pas.
Thierry Lévy a vu tomber une tête.
Il
avait 27 ans, c’était en novembre 1972,
et celui sur lequel la guillotine s’est abattue était l’un de ses tout premiers
clients, Claude Buffet.
L’avocat de son
complice Roger Bontems, dans le double meurtre d’un gardien et d’une infirmière à la prison de Clairvaux, s’appelait Robert Badinter.
On connaît la suite.
« Le plus important pour moi, ça n’a
pas été la peine de mort, mais la prison »,
indique aujourd’hui Thierry Lévy
quand on évoque avec lui cette entrée
spectaculaire dans son métier d’avocat.
Les murs sont ses ennemis particuliers.
Ceux de la prison, bien sûr, qu’il
combat inlassablement, plaidoirie
après plaidoirie, livre après livre, et qui
l’avaient conduit à accepter de présider,
de 2000 à 2003, l’Observatoire international des prisons (OIP), une association qui se bat pour faire reconnaître les
droits des détenus.
Mais il y a aussi
ceux, moins visibles, que l’habitude, le
conformisme, la paresse et la pensée
dominante ne cessent de bâtir et qu’il
s’acharne à détruire avec une joie carnassière.
Quand sa colère déborde, Thierry
Lévy écrit un livre.
Il en a déjà douze à
son actif qui, comme lui, exaspèrent,
dérangent ou séduisent.
Le dernier s’intitule Lévy oblige (Grasset, 136 p.
,
11,90 ¤).
Court et provocant comme les
précédents.
On y retrouve cette langue
d’un autre temps, celle des duels de plume dans lequel a baigné toute sa jeunesse et dont on devine qu’il a la nostalgie.
Et comme lorsqu’il plaide et que
l’on guette le moment où sa rage va s’exprimer, on le lit, curieux de savoir
contre quels murs il a, cette fois, décidé
de frapper.
Ce sont ceux derrière lesquels on cherche à l’enfermer.
Pour
cela, il lui a fallu raconter d’où il vient.
Une enfance protégée, dans l’univers
proustien du bois de Boulogne, des
allées du Ranelagh et des baisemains
aux amies de sa mère.
Elle s’appelait
Rosie Nathan, elle s’était inscrite avantguerre au barreau de Paris et s’était
convertie au catholicisme avant d’épouser un homme, de trente ans son aîné,
qui avait exercé ses talents de polémiste
aux côtés de Clemenceau à L’Aurore
puis était devenu le directeur fortuné de
journaux qui maudissaient Daladier et
les accords de Munich.
Et c’est parti pour une poignée de
pages dérangeantes.
« Pour mes
parents, les années noires de l’Occupation
furent les plus heureuses de leur vie »,
écrit Thierry Lévy, en évoquant cette
période où son père, Paul, interdit de
gestion par le statut des juifs du régime
de Vichy, part se cacher avec son épouse
dans le sud de la France, après avoir
confié les clés de son hebdomadaire, Les
Ecoutes, à l’ami écrivain nationaliste
Maurice Blanchot.
De ces années naîtront les trois
enfants du couple, qui, de retour dans la
capitale, seront tous baptisés par l’évêque de Paris.
Pendant que ses enfants
récitent le catéchisme à l’aumônerie de
Janson-de-Sailly, Paul Lévy est l’un des
rares à proposer les colonnes de son
journal à un exilé au nom de soufre,
Louis-Ferdinand Céline, avec lequel il
entretient une longue correspondance.
Ainsi grandit Thierry Lévy, qui se
sent « chez [lui]dans les églises », qui a
« tellement peu souffert de l’antisémitisme qu’à 20 ans [il pouvait]proclamer
qu’en France il avait disparu » et qui
pourtant, au fil des ans, va se découvrir
« juif aux yeux des autres, les juifs et les
non-juifs ».
Le voilà qui s’énerve à nouveau.
« On
pense à ma place, on m’attribue des opinions, on préjuge de mes choix et de mes
engagements.
On me met dans le camp
des victimes avec la Shoah et dans celui
des bourreaux avec Israël », écrit-il.
« Victime », il n’est pas d’insulte plus
grande que l’on puisse proférer contre
lui.
« Mille raisons, subjectives et objectives, me mettent en dehors du camp des victimes, mais si je devais choisir ma préférée, je dirais que je ne me conçois pas sans
un inextricable mélange de bien et de mal
et sans l’inaltérable capacité de commettre ce dernier.
»
Ce qu’il défend dans sa vie, ce droit à
ne pas être réduit à une seule identité –
« Identité, c’est un mot pour la police »,
dit-il –, il en a fait sa ligne de conduite
d’avocat pénaliste.
Jamais il n’a dérogé
à son principe de refuser d’être partie
civile dès lors qu’une peine de prison
menace la partie adverse.
Et il lui est
arrivé de se brouiller durablement avec
des confrères qu’il estime, et qui n’ont
pas sur ce sujet les mêmes préventions
que lui.
Loin de s’émousser, ce principe se
renforce chaque jour face à ce qu’il
appelle la « pandémie victimaire » qui
s’est abattue dans les prétoires et,
au-delà, sur la société tout entière.
Dans
l’un de ses précédents livres, Eloge de la
barbarie judiciaire, il s’en prenait déjà à
cette dérive qui, selon lui, a achevé de
déséquilibrer le procès pénal au détriment de l’accusé.
Il se doute bien qu’il se murmure
dans son dos que son intransigeance et
sa radicalité nuisent à ceux qu’il défend.
Il balaie l’argument.
« Rien ne me donne
plus la nausée que cette forme de connivence entre avocats, ou entre juges et avocats,
sur le dos de ceux que l’on défend », s’exclame-t-il.
Il provoque encore.
« Pour
moi, la situation idéale est de défendre
l’innocence de quelqu’un que je sais coupable.
»
Au-dessus de la vérité judiciaire – cette « bonne conscience donnée aux
juges » –, il place la liberté absolue de
celui que l’on accuse et met à son service « une hargne » qui ne le quitte pas.
Thierry Lévy vient de fêter ses 63 ans.
Il
en a toujours 12.
Mince, on n’en a pas
fini avec lui.
a
Pascale Robert-Diard
photo bruno lévy pour « le monde »
de sa
Thierry Lévy
Pour moi, la situation idéale
est de défendre l’innocence
de quelqu’un
que je sais coupable
18 0123
Samedi 9 février 2008
[Moins]