Rwanda.Charlie Hebdo répond à Pierre Péan
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Péan fait de l’attentat contre Juvénal Habyarimana, non pas le prétexte ou le déclencheur, mais LA cause, l’origine absolue d’un génocide qui n’aurait, sinon, pas eu lieu. Si l’on peut concevoir que Kagame a en effet commandité l’attentat — ce qui n’a jamais été prouvé et reste une hypothèse parmi d’autres —, il n’en reste pas moins que le génocide a été planifié et exécuté avec, pour ressort principal, une haine des Hutus contre les Tutsis savamment nourrie pendant des dizaines d’années. La théorie du « double génocide », en assimilant indûment les crimes de guerre de Kagame à un autre génocide, banalise, relativise ou nie le caractère absolument spécifique de la violence dont ont été victimes les Tutsis. Comme l’écrit Yves Ternon, historien spécialiste de l’histoire des génocides et des négationnismes1: dans le cas du Rwanda, « le négationnisme se structura autour de quelques affirmations qui permettaient de dissimuler l’intention criminelle — constitutive du crime de génocide — sans nier la réalité des massacres et de soutenir la thèse du « double génocide » […]. Celle-ci fut émise dès le début du génocide, soutenue par la France au dix-huitième sommet franco-africain de Biarritz, les 8 et 9 novembre 1994. Les massacres de civils hutus par les forces armées du nouveau gouvernement rwandais au Rwanda et au Zaïre, après le génocide, renforcèrent cette approche négationniste, alors que ces massacres, bien réels, ne relevaient pas d’une politique de génocide ». Péan cherche à minimiser la portée de l’événement génocidaire en le réduisant à la simple étape d’une séquence historique beaucoup plus vaste. Le génocide, englouti comme un détail, devient alors périphérique et marginal. Dans son pavé de cinq cents pages sur la tragédie rwandaise, Péan ne consacre ainsi qu’un chapitre d’une vingtaine de pages au génocide lui-même. Et, à l’intérieur de ce chapitre, trois lignes au massacre des Tutsis. Pour ce qui est des chiffres, il se contente d’avancer une unique estimation reposant sur un unique témoignage, pour contredire les décomptes officiels de l’ONU et réviser à la baisse le bilan des massacres: il n’y aurait pas eu 800000 morts tutsis, mais « seulement » 280000… Tout le reste de son livre concerne les crimes de guerre et les massacres commis par l’armée du FPR. Jusqu’à lui faire endosser les trois à cinq millions de morts des conflits qui se sont déroulés dans l’ex-Zaïre et qui, en dix ans, ont impliqué une dizaine de pays. Si, à Charlie Hebdo, nous n’avons jamais confondu Kagame avec Mère Teresa, cette relecture comptable de l’histoire nous semble quelque peu exagérée… 1. À lire d’Yves Ternon: Guerres et génocides au xxe siècle. Architectures de la violence de masse, Odile Jacob; Du négationnisme. Mémoire et tabou, Desclée de Brouwer. CHARLIE HEBDO Mercredi 24 octobre 20078 À partir de la conviction intime que Paul Kagame était le commanditaire de l’attentat contre Juvénal Habyarimana, son prédécesseur, j’ai, dans un livre intitulé Noires fureurs, blancs menteurs, enquêté sur les agissements du FPR et proposé une relecture de l’histoire du drame rwandais. Ma démarche s’appuie notamment sur la déclaration de Carla del Ponte, ex-procureur du TPIR : « S’il s’avérait que c’est le FPR qui a abattu l’avion, l’histoire devra être réécrite. » Les pièces que j’apporte dans mon ouvrage contribuent au début de cette réécriture, et j’y affirme qu’il y a eu un double génocide : le premier, le plus connu, est celui des Tutsis par les extrémistes hutus ; le second, par le FPR, contre les civils hutus. Et je suis d’accord avec le juge Bruguière quand celui-ci écrit, pour justifier ses neuf mandats d’arrêt contre l’entourage de Paul Kagame, que l’attentat avait pour seul objectif « l’obtention de la victoire totale et ce, au prix du massacre des Tutsis dits de l’intérieur, considérés par Paul Kagame comme des collaborateurs du régime Habyarimana ». Il n’y a de ma part aucune « obsession », sauf celle de la vérité. J’ai mené mon enquête avec mes méthodes habituelles, mais je constate qu’au lieu de contester les faits que j’avance, il m’est fait, depuis la sortie de mon livre, un procès en sorcellerie, ou plutôt un procès stalinien visant à me décrédibiliser par l’utilisation, contre moi, des qualificatifs destinés aux négationnistes de la Shoah. Dans la logique de mes détracteurs, affirmer, avec Bruguière, que Kagame savait — comme l’affirment nombre de ses anciens collaborateurs — que l’attentat contre l’avion présidentiel provoquerait des représailles contre les Tutsis serait un « tour de passe-passe en tous points identique à la thèse que les cerveaux du génocide présentent pour leur défense devant le TPIR ». Ces personnes devraient aussi s’employer à récuser les témoignages d’Abdul Ruzibiza, d’Aloys Ruyenzi, de JeanPierre Mugabe et de bien d’autres, tous tutsis et tous anciens proches de Kagame, pour asseoir leur version partiale de l’histoire. Même Colette Braeckman, peu suspecte d’une quelconque animosité à l’encontre de Paul Kagame, a écrit que les « rebelles savaient mieux que personne que l’élimination d’Habyarimana allait provoquer le massacre de ces otages intérieurs qu’étaient les civils tutsis… » Et elle en est venue à penser que « Kagame et les siens, tacticiens militaires avant tout, ne sont pas de ceux qui hésitent à sacrifier des civils, y compris des Tutsis, si tel doit être le prix à payer pour arriver à leurs fins1… » Je ne vois pas en quoi reprendre le rapport du rapporteur spécial de l’ONU, Degni-Segni, à l’origine de la création du TPIR, écrivant que « l’accident survenu le 6 avril 1994 et qui a coûté la vie au président de la République rwandaise, Juvénal Habyarimana, semble bien être la cause immédiate des événements douloureux et dramatiques que connaît actuellement ce Péan s’étant donné pour mission de démasquer tous ceux qui ont intérêt à cacher « la vérité officielle », il s’emploie à dresser la liste de tous les journalistes, historiens, chercheurs, intellectuels, acteurs politiques qui ne partagent pas son point de vue et les diffame dans des attaques ad hominem ultraviolentes. Dans cette cinquième colonne sont répertoriés: les « associations tiers-mondistes et humanitaires », la FIDH, les « anti-France », JeanPierre Chrétien, spécialiste de l’Afrique des grands lacs au CNRS, l’ONU, « les mariés à une Tutsie », BHL, la revue Golias et « une grande partie de la gauche française (le PCF, la LCR, les Verts et une fraction du PS)… ». Également classés au rang des comploteurs: les associations comme Survie, la Cimade ou Agir ici, « le protestant Michel Rocard », la plupart des grands reporters qui ont couvert les événements, les institutions protestantes, les associations de rescapés du génocide, une mystérieuse Imma T. , « qui parlait bien et pleurait facilement »… Et en Belgique, la cohorte des francs-maçons, des laïcs juifs, des libéraux francophones, des protestants et des anticléricaux. Sans oublier « les stratèges de l’Empire pour lesquels l’affaiblissement de la France en Afrique reste un objectif prioritaire… ». Péan ne cesse de se référer aux conclusions du juge Bruguière, dont il ne fut pourtant pas le dernier à reconnaître, sur d’autres enquêtes, les « méthodes expéditives » de « barbouze » et sa propension à « donner crédit rapidement à un rapport dont les trucages [sont] visibles ». (Dans Manipulations africaines, Plon, 2001, un chapitre entier [p. 6472] est consacré à une virulente critique du juge Bruguière. ) Notons que l’un des « témoins clefs » de l’enquête sur l’attentat, Emmanuel Ruzigana, accuse le juge Bruguière de mensonge et «réfute catégoriquement», dans une lettre ouverte, tous les propos qu’il lui attribue. Notons aussi qu’aujourd’hui le rapport du juge est surtout appelé en défense par les présumés génocidaires qui comparaissent au TPIR. Et non des moindres: le « cerveau » du génocide (Bagosora) et deux des fondateurs de la RTLM (Nahimana et Barayagwiza). Péan n’est pas en reste. Depuis la parution de son livre Noires fureurs, blancs menteurs, l’enquêteur-écrivain est devenu le chouchou des Rwandais accusés de génocide et le cauchemar des rescapés. Il a ainsi été cité comme témoin de contexte par la défense de l’assassin présumé des dix Casques bleus belges dont le procès se déroulait à Bruxelles, au printemps dernier. Pierre Péan, dans son livre Noires fureurs, blancs menteurs, publi sis au Rwanda. Ce livre très controversé a suscité de nombreuses dans Libération (voir Charlie n°796), en soulignant que sa relect négationniste, reposant sur des arguments racistes et visant à contre les Tutsis. Pierre Péan exige aujourd’hui un droit de répon REPÈRES Octobre 1990 Le régime rwandais du président Habyarimana, ethniquement pur et hutu, est attaqué par les exilés tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), à partir de l’Ouganda. Les troupes assaillantes sont composées de réfugiés tutsis, bien décidés à rentrer par la force au pays de leurs ancêtres, dont ils ont été chassés, de tueries en pogroms, depuis la fin des années 1950. Décembre 1990 Le torchon extrémiste hutu Kangura publie en quatrième de couverture la photo officielle de Mitterrand, sympathiquement légendée: « Les grands amis, on les rencontre dans les difficultés. » Dans le même numéro, un décalogue haineux — Les Dix Commandements du Hutu — ordonne de « cesser d’avoir la moindre pitié pour les Tutsis ». Les premières tueries commencent: en quelques semaines, des milliers de civils tutsis sont massacrés. Mars 1992 Un faux tract, lu cinq fois à la radio, dénonce l’infiltration d’« agents terroristes étrangers ». La manœuvre provoque aussitôt de nouveaux massacres… Deux ans avant le génocide, les groupes « d’autodéfense » sont déjà parfaitement opérationnels. Et les forces gouvernementales, grâce à l’armement livré par la France, sont passées de 5000 à 40000hommes. 22 novembre 1992 Le vice-président du parti présidentiel, Léon Mugesera, lance un appel explicite lors d’un meeting: « Sachez que celui à qui vous n’avez pas encore tranché la tête, c’est lui qui vous tranchera la vôtre. Ces salauds doivent disparaître tous ensemble. Nous devons nous mettre au travail tous ensemble. » Février 1993 Le projet d’extermination est formalisé par le colonel Théoneste Bagosora, directeur de cabinet au ministère de la Défense. Commandes de munitions, encadrement des miliciens, émissions de radio: le dispositif est détaillé dans son agenda personnel… Août 1993 Juste après la signature du traité de paix d’Arusha, les armes sont ouvertement distribuées aux miliciens hutus… 6 avril 1994 Une demi-heure après l’attentat contre le Falcon 50 du président Habyarimana et bien avant que l’événement soit annoncé à la radio, les premiers barrages filtrants sont dressés dans la capitale. Les tueurs ont leurs listes en main… 11-12 mai 1994 Le mot « génocide » est prononcé par le haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’Homme. Le génocide a fait de huit cent mille à un million de morts. Suite au rapport du juge Bruguière, qui désigne l’actuel chef de l’État, Paul Kagame, comme le commanditaire de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, Kigali a rompu ses relations diplomatiques avec Paris et créé une commission d’enquête sur la responsabilité de la France dans le génocide rwandais. GÉNOCIDE PÉAN CONTR RÉPONSE DE CHARLIE HEBDO Négationnisme Bruguière, le juge barbouze Sus au lobby tutsi! DROIT DE RÉPONSE JE SUIS D’ACCORD AVEC LE JUGE BRUGUIÈRE » J’AI PROPOSÉ UNE RELECTURE DE L’HISTOIRE DU DRAME RWANDAIS« » RÉPONSE DE CHARLIE HEBDO 1 2 3 IL N’Y A DE MA PART AUCUNE OBSESSION, SAUF CELLE DE LA VÉRITÉ« » « RÉPONSE DE CHARLIE HEBDO 08-09-801-221007 22/10/07 14:12 Page 8